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LES CLES DE SA MAISON
Les huit minutes d’applaudissement ininterrompus du public de Venise lors de la projection des Clés de la maison montrent clairement que le film comme ses interprètes est un des gros chouchous de la compétition. Dans les pronostics concernant le prix d’interprétation masculine, Kim Rossi Stuart semble même avoir toutes ses chances, en concurrence serrée avec le Javier Bardem magnifique de Mar Adentro.
Ce qui frappe au premier abord, quand on rencontre ce très grand acteur (au sens propre comme au figuré), c’est la sensation de calme, de douceur extrême qu’il exprime dans son attitude, ses gestes et son regard. Le sourire est discret, le regard bienveillant.
Une image belle presque lisse, qui se rapproche assez de son rôle (pas évident) de jeune père, en quête de pardon envers un fils handicapé, qu’il a abandonné, quinze ans auparavant. Un joli rôle que Kim Rossi Stuart a construit dans l’écoute attentive de son jeune partenaire, Andrea Rossi. Au quotidien, le tournage des Clés de la maison, (présenté en compétition officielle à Venise), a consisté à concilier une équipe professionnelle et l’enfant à cette idée de dévouement que véhicule le film, explique le réalisateur Gianni Amelio, lors de la conférence de presse. « L’état de grâce était donné tous les matins par Andrea qui arrivait sur le plateau. Nous avons travaillé avec ses lapsus qui surgissaient comme des perles. Andrea sortait dix perles par jour, c’était surprenant. Nous nous sommes donc beaucoup rattachés à ce qu’il nous racontait. » Une écoute nécessaire pour construire une relation dense, comme la décrit le comédien italien : « C’est un film basé sur le contraste externe-interne d’un père blessé de l’intérieur et d’un fils blessé de l’extérieur. »
Kim Rossi Stuart a commencé très jeune à jouer aux côtés de son père. A l’âge de quatre ans, on pouvait déjà le voir au cinéma aux côtés de Catherine Deneuve dans le film de Mauro Bolognini, Fatti di gente per bene. « Mais à écouter la version du réalisateur, je n’avais pas le goût de jouer. On devait alors m’acheter à forte dose de bonbons au caramel pour chaque prise. Papa, qui jouait alors un des personnages du film, et qui m’avait amené tous les jours sur le plateau était résigné : je ne serai donc pas acteur. En fait, être au centre de l’attention de tout le monde ne me plaisait pas trop » se souvient l’intéressé.
Pour l’anecdote, c’est en faisant de l’auto-stop à douze ans sur la route de Rome, que Kim Rossi Stuart qui pensait devenir champion de natation, se voit offrir par son chauffeur de fortune, alors réalisateur pour la télévision, un rôle dans une série télé italienne. Très jeune, Kim est déjà reconnu par le grand public italien. « J’ai déjà vingt-deux ans de carrière derrière moi et si on suivait les anciennes lois sur la retraite, je pourrais prendre la mienne l’année prochaine », plaisante l’acteur, dont l’activité au cinéma ne cesse d’augmenter d’année en année.
Une journée de promotion à Venise et hop, Kim Rossi Stuart repartait dès le lendemain à Bologne commencer le tournage de Romanzo Criminale, aux côtés de Stefano Accorsi.
Rayon filmographie, la devanture Rossi Stuart est alléchante : Antonioni, une collaboration avec Woody Allen (Tout le monde dit I love you), Benigni (Pinocchio) et bien sûr plein d’autres réalisateurs italiens !
« J’ai cherché à interpréter des personnages différents pour grandir. » Et dans cet esprit d’apprentissage, Rossi Stuart souligne l’importance de son admiration envers Mastroianni dans son travail d’acteur : « A l’époque où l’interprétation caméléonesque, technique, de l’Actor Studio était très en vogue, arrive l’humanité de Mastroianni. Selon moi, Mastroianni nous montrait que l’acteur était meilleur dans son rapport instinctif, quasi animal au rôle. »
Au théâtre, Kim Rossi Stuart a interprété beaucoup de personnages shakespeariens (Macbeth, Hamlet, Le Roi Lear), ce qui a probablement renforcé son image de jeune premier romantique dans l’imaginaire des réalisateurs, scénaristes et producteurs.
En France, le grand public l’a déjà vu aux côtés de Carole Bouquet dans une adaptation pour la télévision du célèbre Rouge et le Noir de Stendhal. Au cinéma comme au petit écran, l’histoire d’amour entre la France et l’Italie est loin d’être terminée ! On souhaite ainsi plein d’autres rôles à l’acteur transalpin qui s’exprime, qui plus est, parfaitement en français.
Par Laetitia HEURTEAU
Objectif Cinèma
Le premier film de Kim Rossi Stuart, acteur cinéphile
Il est beau et on ne s'attendait pas à ce qu'il soit aussi sérieux. Kim Rossi Stuart est une vedette de cinéma et de télévision (il a été le Julien Sorel de Carole Bouquet/Mme de Rénal dans une récente adaptation du Rouge et le Noir), un jeune (presque, il a 36 ans) premier qui a suscité en une demi-douzaine de films la floraison de sites Internet de fans. C'est peut-être à cette condition privilégiée, mais pas toujours bien considérée, qu'il doit l'effet de surprise qui a accueilli son premier long métrage, Libero, présenté à Cannes en mai, à la Quinzaine des réalisateurs.
Kim Rossi Stuart préparait son coup depuis longtemps. Il le raconte dans un français laborieux, auquel il tient, parce qu'il n'a pas envie de parler anglais. "A 20 ans, j'avais déjà écrit un scénario", se souvient-il. A cette époque, il était déjà acteur. Il affirme que sa vocation n'est pas directement héritée de celle de son père, Giacomo Rossi Stuart, qui, de 1960 à la fin de la décennie suivante, a multiplié les apparitions dans les productions du cinéma bis italien, westerns ou films de guerre. "Mon père a pris sa retraite et j'ai grandi au milieu des chevaux qu'il élevait. Je ne voulais pas faire d'études et j'avais envie d'avoir un métier tout de suite."
Ce fut donc acteur, avec un passage par l'Actors'Studio, à New York, parce qu'un métier, ça s'apprend. En même temps, il "vivisectionne" les films de Bergman et Cassavetes, accumule les expériences d'abord sur les plateaux de films d'horreur ou d'action puis en croisant le chemin de metteurs en scène de plus grand renom, Michelangelo Antonioni (Par-delà les nuages) ou plus modestement Gianni Amelio (Les Clés de la maison) et Michele Placido (Romanzo criminale). A chaque tournage, Kim Rossi Stuart a engrangé, trouvant là "l'occasion de voler ce qu'il y avait à voler" en matière de cinéma.
Il reste mystérieux sur l'origine du scénario de Libero, qu'il a élaboré en collaboration avec trois coauteurs. Mais en énonce clairement les thèmes : "Les moments de solitude et de grande souffrance que l'on rencontre dans l'enfance" ; "L'absence et la présence de la mère" et décrit son film comme "un acte d'amour à la figure paternelle". On en restera aux spéculations quant aux rapports entre l'histoire de Libero, résolument ancrée dans l'Italie contemporaine, et la biographie de son réalisateur.
Le montage financier du film a été facilité par la célébrité de Kim Rossi Stuart. Sa préparation a été compliquée par son exigence. Dans la distribution des rôles, d'abord. Il a refusé de chercher l'interprète du petit Tommi dans les agences, préférant faire la sortie des écoles romaines, choisissant finalement le jeune Alessandro Morace pour "sa nature introvertie et explosive, qui ne l'empêchait pourtant pas de rester devant la caméra". Ensuite, Kim Rossi Stuart s'est séparé du directeur de la photo qu'il avait choisi dans un premier temps, le trouvant trop expérimenté. Enfin, à deux semaines du tournage, l'interprète du rôle de Renato, le père de Tommi, lui a fait faux bond, disparaissant sans laisser de traces. Le fugitif, Sergio Soldini, a une dizaine d'années de plus que Kim Rossi Stuart, et le visage du film s'en est trouvé changé. Les producteurs ont fait savoir au réalisateur débutant qu'il ne pouvait qu'endosser ce rôle paternel, ce qu'il a fait dans l'urgence. Aujourd'hui, il se félicite de cette situation qui lui a donné "l'audace de ne pas trop réfléchir".
Bien accueilli par la critique à Cannes et lors de sa sortie en Italie, Libero (dont le titre complet est Anche libero va bene, "même libero, ça me va", une réplique que profère Tommi) a rencontré un honnête succès public, qui devrait permettre à Kim Rossi Stuart de continuer à réaliser. Pour l'instant, il affirme ne pas avoir de projet et s'apprête à reprendre sa casquette de comédien. Il jouera le pianiste de jazz Luca Flores dans Piano Solo, de Riccardo Milani.
Thomas Sotinel
Le Monde
D’un fils à son père
INTERVIEW DE KIM ROSSI STUART
Salué par la critique et primé à Cannes, ‘Libero’, qui sort le 8 novembre sur nos écrans, fait l’unanimité. Son scénariste et réalisateur, Kim Rossi Stuart, livre la chronique d’une famille instable mais unie à travers les yeux d’un enfant de 11 ans. Rencontre.
Gare aux préjugés qui ont la dent longue : Kim Rossi Stuart a un physique de top-modèle, un français hésitant coloré par un accent italien à faire rougir les midinettes et un début de filmographie hétéroclite et parfois peu convaincante. Mais Kim Rossi Stuart est également un comédien dont les choix ont mûri si l’on s’en réfère à sa belle interprétation du bandit romain El Freddo de ‘Romanzo criminale’ de Michele Placido - sorti en DVD récemment. Et il est également le réalisateur d’un petit bijou découvert au Festival de Cannes 2006 ‘Anche libero va bene’ malencontreusement abrégé pour son séjour français au simple ‘Libero’. Alors quand on rencontre ce jeune et talentueux réalisateur italien, on oublie rapidement que l’on est, certainement, nous aussi, une midinette et l’on se laisse prendre au jeu d’une conversation passionnante sur les tenants et les aboutissants d’un film singulier et brillant.
Avec ce film, vous avez souhaité donner la parole à un enfant ?
Je trouve l’expression très juste. Oui, c’est exactement ça. Je voulais également retourner dans l’enfance. Quand je préparais le film et que je cherchais le garçon pour le rôle de Tommi, j’ai rencontré et parlé avec des centaines d’enfants et mon envie de leur donner la parole n’a fait que s’accroître. Ils avaient tous un univers complexe et plein de choses très importantes à dire. Avec les adultes, ce n’est pas toujours comme ça. Nous avons plus ou moins les mêmes problèmes, les mêmes attitudes. Je trouve que les enfants ont un univers plus étoffé.
Le titre original ‘Anche libero va bene’ (“Défenseur central ça me va aussi”) sous-entend-il que l’enfance est faite de compromis ?
Oui exactement. C’est pour cela que j’ai écrit notamment cette scène finale et que j’ai fait de la réplique de Tommi ‘Anche libero va bene’, le titre de mon film. Pour grandir, pour avoir de la générosité, pour se construire, il faut faire des compromis. C’est parfois très difficile pour les enfants. Tommi démontre une très grande maturité à ce moment crucial du film.
Il montre également un amour sans limite pour son père...
Il y a quelqu’un qui m’a dit en Italie, Pietro Citati, un grand écrivain italien : “Je pense que ce film est une grande démonstration d’amour pour la figure paternelle.” Je n’en avais pas autant conscience quand j’ai écrit le scénario.
Saviez-vous, dès le début, que vous interpréteriez le rôle de Renato, le père de Tommi ?
Non, je ne savais pas que j’allais l’incarner à l’écran. Le comédien qui devait prendre le rôle n’a pas joué dans le film au dernier moment. Je n’ai pas trop réfléchi à mon rôle et à son interprétation. Je voulais, avant tout, vivre une expérience complète de metteur en scène. Ma priorité n’était pas mon travail de comédien, c’était les enfants et Barbara, c’était raconter l’intérieur de cet enfant. Renato n’était pas la chose la plus importante. La journée de travail s’organisait de la sorte. Je faisais tout ce que j’avais à faire avec les autres comédiens et avec le temps qui restait j’interprétais mon rôle.
Certaines scènes sont très dures, très violentes : le retour de la mère, le rejet de l’enfant par son père. Comment les avez-vous appréhendées ?
C’est vrai qu’il y a certaines scènes très fortes qui comportent une dimension physique et psychologique importante. En tant que Renato, je dépensais énormément d’énergie et je devais, en plus, diriger les comédiens. Mon objectif était toujours de pousser les enfants et Barbara - qui interprète Stefania, la maman - jusqu’à leurs limites. Pour les scènes avec Alessandro - Tommi - je donnais tout en tant que comédien pour lui permettre d’arriver à ses limites. De mon jeu dépendait le sien.
Parlez-nous de ce jeune comédien, Alessandro Morace, que l’on découvre dans votre film…
L’électricien le comparait à Robert de Niro (rires). Alessandro a une capacité de concentration incroyable. Il est capable de mémoriser un parcours intérieur, émotionnel et physique. Il lui est impossible de mentir, d’être faux. Je lui avais dit, au début, que la chose la plus importante était de ne pas tomber dans le piège et de croire que ce qui se passait était vrai. En plus, son rôle demandait d’intérioriser énormément. Il a des ruptures intérieures qui doivent se voir dans le regard. Dès le début, il m’a donné la sécurité pour un film techniquement difficile avec de nombreuses scènes…
’Libero’ n’est pas qu’un film sur la relation père/fils. Il y est également question des femmes… qui apparaissent fort immatures et naïves ?
C’est vrai que la mère, Stefania, est une enfant… Elle est très immature. La fille, Viola, est plus superficielle. Mais ce n’est pas une vision générale sur la femme (rires). C’est cette histoire-là. A côté de ces deux personnages principaux, on trouve Monica, la petite fille de l’école et la mère d’Antonio, l’ami de Tommi : elles donnent une vision différente de la femme. Certaines personnes m’ont dit que ce film donnait une image pessimiste de la femme. Je ne suis pas d’accord même en ce qui concerne la mère, Stefania. C’est avant tout une femme très complexe et non négative. Je pense même porter un regard plus sévère sur le père qui est à la fois doux, caractériel et parfois violent.
Comme tous les films sur l’enfance, on pense à Truffaut… Aviez-vous des images de films en tête ?
Il y avait des films qui me sont passés par la tête sans pour autant m’inspirer. On pense en effet aux ‘400 Coups’… Je voulais faire quelque chose de très personnel. Je voulais faire quelque chose d’unique, de personnel, d’original, de vrai, de singulier.
Le Festival de Cannes et le public italien ont déjà salué votre travail…
C’est un souvenir agréable. Une réaction très positive du public, c’est appréciable. J’ai reçu le prix CICAE à Cannes, j’ai eu de très bonnes critiques en Italie et un très bon écho auprès du public italien. Bon, ce n’est pas un film qui a fait de l’argent comme un Benigni. Il y a eu 510 copies : dans les grandes villes, le film a vraiment bien fonctionné. Un peu moins en province.
Vous attendez quelque chose de plus du public français ?
Je ne sais pas. C’est ma façon de vivre les choses : ne pas avoir d’expectatives. Ce n’est pas une réponse diplomatique. Tout ça ne m’angoisse pas, je suis content. La distribution est plus angoissante, mais en l’occurrence, ‘Libero’ sort en France avec le double de copies qu’en Italie. Peut-être que ce genre de films a plus de potentiel réceptif ici qu’en Italie. Mais je ne peux pas mal parler de l’audience italienne, parce que c’est toujours comme ça en Italie : on vient en France et on parle mal de notre pays. Le système de distribution en Italie est différent d’ici, même s’il s’est beaucoup amélioré, nous n’avons pas la même capacité d’audience. Mais, il y a un problème plus grand. En France, vous avez un organisme de contrôle pour les projections. En Italie, j’ai vu mon film dans plusieurs cinémas : chaque fois c’était un autre film. Pas assez de lumière, trop, une autre fois il était criard, parfois tout pâle. Et le son également…
Cette expérience derrière la caméra vous a-t-elle convaincu ?
Oui, j’ai très envie de poursuivre dans ce sens. Pas tout de suite, car là, je dois faire un film en tant que comédien sur Luca Flores, le célèbre jazzman italien mort très jeune qui était atteint de schizophrénie. Mais j’ai très envie de renouveler l’expérience.
Quand est-ce que l’on vous reverra sur les planches ?
Che planches ? (Son attachée de presse lui traduit, il rit) Ha ! Les planches… Pas pour l’instant, mais je commence à avoir une nostalgie des “planches”…
Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Mai 2006
KIM Rossi Stuart, réalisateur de LIBERO - 09/11/2006
Quand on demande à Kim Rossi Stuart, quel souvenir il garde de son premier film comme réalisateur, il vous répond qu’il s’est senti comme une femme enceinte quand elle donne la vie et la lumière à un enfant… Et de rajouter en souriant qu’il est très content du bébé. Il peut. L’acteur italien qui nous a bouleversés dans LES CLES DE LA MAISON et glacé le sang dans ROMANZO CRIMINALE signe avec LIBERO une œuvre sobre et intense. Un premier film récompensé du prix Art et Essai de la Quinzaine des Réalisateurs, lors de sa présentation à Cannes en mai dernier.
Comment est née l’envie de passer à la réalisation avec LIBERO et aviez-vous dès le départ envisager de jouer le rôle du père ?
Cette envie de réaliser est assez ancienne puisque j’y pense depuis l’âge de 17 ans environ. Cette histoire est née il y a un peu plus de trois ans. J’interprète le rôle de Renato, le père, mais ce n’était pas une priorité pour moi de jouer dans le film. En fait, nous avons eu un problème avec le comédien que j’avais choisi et j’ai dû reprendre ce rôle au dernier moment. Mais peut-être qu’au final, c’est une bonne chose car j’ai gagné du temps, je n’ai pas eu besoin d’expliquer mes intentions à un acteur. Ce gain de temps à été précieux, d’autant que ma priorité était de bien faire jouer les enfants. C’est une histoire simple, celle du quotidien parfois difficile d’une famille, mais racontée du point de vue intérieur de l’enfant, Thomas. C’était assez complexe à mettre en place car nous avions beaucoup de scènes à tourner en relativement peu de temps.
Comment avez-vous trouvé ce jeune et remarquable comédien Alessandro Morace ? Est-ce vrai que vous l’aviez surnommé De Niro sur le tournage ?
C’est un technicien italien qui l’avait surnommé ainsi car il était très surpris de la concentration d’Alessandro. Il avait la faculté de faire des choses très compliquées et toujours très naturellement. C’est pour ça que tout le monde a commencé à l’appeler Robert de Niro. (rire) J’ai trouvé Alessandro dans une école car je ne voulais pas d’un enfant avec un agent ou qui avait déjà joué. Je l’ai choisi car j’ai vite compris qu’il ne voulait pas faire ce film pour être au centre de l’attention, c’est quelque chose qu’il n’aime pas. Il a accepté ce rôle par besoin et envie d’exprimer des choses qui sont sans doute très proches de lui. Je ne lui ai jamais donné de scénario ou de mots précis à dire. J’essayais de l’amener à jouer très naturellement, à faire en sorte que sur chaque situation, il ne puisse pas dire autre chose. Et finalement, le résultat est au-delà de mes espérances car il a presque toujours dit et fait ce qui était écrit dans le scénario. Nous n’avons pas beaucoup travaillé en amont, afin de garder cette spontanéité mais nous avons évidemment fait trois ou quatre essais avant de le choisir définitivement. Je pense qu’il a compris au cours de ces essais, quel était le parcours de ce personnage. C’était important pour moi de trouver quelqu’un qui ait des points de connexion très forts avec ce que nous avions écrit.
Devant LIBERO, on pense aux 400 COUPS de F. Truffaut ou à L’ENFANCE NUE de M. Pialat. Aviez-vous ces références ou d’autres en tête ?
Il y a des films qui m’ont traversé l’esprit comme LES 400 COUPS bien sûr, LE VOLEUR DE BICYCLETTE de Vittorio de Sica ou même des films de Cassavetes. Mais j’ai essayé de les oublier car je voulais faire un film unique et original. Il faut toujours mettre quelque chose de très personnel dans un film, même si vous n’en avez pas écrit le scénario, il faut le remplir de sa propre expérience. Je me suis d’ailleurs appuyé sur des choses réelles de ma vie. La natation, par exemple, faisait partie de mon enfance mais j’ai aussi filmé dans des endroits qui m’étaient très familiers. On a tourné dans l’école où j’allais quand j’étais tout petit. Le surveillant de l’école est celui que j’avais à l’époque, vers mes 9 ans…
Le fait d’être un comédien reconnu en Italie vous a t-il aidé à monter ce film ? Réaliser son propre film, c’est une manière pour vous de contrer la crise que traverse le cinéma italien et de ne pas attendre les projets ?
Je crois que mon envie de mettre en scène est plus radicale, plus forte que ça. Cela part d’une vraie nécessité de raconter des histoires. J’ai découvert qu’un metteur en scène se mettait beaucoup plus à nu qu’un comédien. Tout ce qu’il y a dans un film parle de qui est le metteur en scène, ce n’est pas la même chose pour les comédiens. Les acteurs se cachent beaucoup plus derrière un rôle. Maintenant, je suis sûr que le fait d’être comédien a beaucoup aidé économiquement le film, mais de toutes manières, j’étais prêt à le faire de façon beaucoup plus légère, voire en vidéo si je n’avais pas eu d’autres moyens. Il fallait que je le fasse. J’ai aussi découvert le plaisir de diriger une équipe, c’est une responsabilité que j’apprécie.
Justement quels sont vos projets et pourquoi vous faites-vous aussi rare sur les écrans ?
En fait, dès mes débuts de comédien, j’ai fait beaucoup de théâtre et je ne peux pas imaginer ce métier sans la scène. C’est important pour moi de changer et de passer de l’un à l’autre. Et puis Bergman ne m’a jamais appelé, s’il l’avait fait, vous m’auriez peut-être vu un peu plus (sourire). J’ai tourné en France LE ROUGE ET LE NOIR pour la télé et j’aimerais bien recommencer, d’autant que la France est sans doute, après l’Italie, le pays qui m’est le plus familier. Je commence à me sentir un peu comme à la maison à Paris. Juste après la sortie de LIBERO ici, je retourne à Rome pour commencer le film (ndlr; PIANO SOLO) de Riccardo Milani, un jeune metteur en scène italien. L’histoire vraie et un peu dure de Luca Flores, un musicien de jazz italien qui est mort très jeune. Je vais patienter un peu mais une fois que j’aurai terminé ce film, j’en referai sans aucun doute un second comme metteur en scène. J’en ai très envie.
Propos recueillis par Jean-Luc Brunet
Libre de faire du bon cinéma
Kim Rossi Stuart pour la sortie de son film "Libero"
Entretiens 7 novembre 2006
Dans un français charmant, mâtiné d’accent italien, le comédien Kim Rossi Stuart nous parle avec passion de son premier film en tant que réalisateur, Libero, nouveau bijou de la cinématographie italienne. Et nous laisse autant fascinée par sa grande sincérité que par ses yeux bleus. Un cinéaste à suivre.
Vous avez commencé votre carrière dans La Grande Bourgeoise de Bolognini, à l’âge de trois ans, puis vous l’avez poursuivie sans discontinuer à partir de quinze ans. Est-ce que le cinéma a toujours été une évidence pour vous ?
Quand j’ai fait le film avec Bolognini, j’étais vraiment très petit. Mon père était à la fin de sa carrière d’acteur. Ils avaient besoin d’un petit enfant pour mettre dans les bras de Catherine Deneuve. Ce n’était pas vraiment les débuts de ma carrière. J’ai véritablement commencé vers 13 ans, presque par hasard, parce qu’un assistant réalisateur m’a demandé si je voulais faire un test. En fait, l’école ne m’intéressait pas trop. Je pensais que c’était mieux d’apprendre les choses dans la vie, directement dans le travail. C’est pour cela que j’ai commencé à travailler, en étudiant le théâtre.
Vos premiers grands rôles étaient dans des films commerciaux, qui vous ont rendu célèbre auprès du grand public en Italie. Puis, vous avez commencé à travailler avec des réalisateurs plus difficiles, comme Antonioni et Au-delà les nuages. Pourquoi ce tournant ?
Au début, ma principale inquiétude était de gagner suffisamment d’argent pour vivre, et cela m’a amené à faire tout ce qu’il était possible de faire. Pour moi, tout pouvait se révéler être une bonne expérience. Une fois que j’ai été plus tranquille, que j’ai eu de l’argent, je me suis dit que je pouvais essayer de faire des choses plus importantes pour moi, plus urgentes créativement parlant. A un moment donné, j’étais fatigué de faire ces films pour la télévision, que je n’aimais pas beaucoup.
Qu’est ce qui vous a donné envie de passer derrière la caméra ?
L’envie de le faire, le désir de passer à la réalisation est arrivé très tôt. Déjà à dix-sept ans, je commençais à écrire des scénarios, à construire économiquement le projet. Evidemment, c’était trop difficile de trouver l’argent à cette époque, pour monter un film. Mais le désir a toujours été là pour moi.
D’où vous est venue l’idée de Libero ?
Pour moi, il y a un âge - onze, douze ans - où il faut prendre notre vie sur notre épaule, et commencer à être autonome. Et à ce moment-là, il vous arrive des choses qui vont conditionner toute votre vie : c’est un thème évident, qui parle à tout le monde.
Votre film a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Comment l’avez-vous vécu, sachant qu’il s’agissait de votre tout premier film en tant que réalisateur ?
La vérité, c’est que c’était très important pour la carrière du film, et c’est une expérience que j’ai vécue comme une espèce d’euphorie. A la fin de la projection à Cannes, pendant les cinq premières minutes d’applaudissements, je suis resté un peu timide, je croyais que l’on voulait seulement me faire plaisir, mais quand j’ai vu que les applaudissements continuaient, j’ai compris que c’était vraiment sincère, et alors j’ai ressenti une grande émotion.
Cette expérience vous donne-t-elle envie de continuer ? Quels sont vos projets ?
Je vais d’abord faire un film en tant que comédien, mais j’attends avec impatience le moment de pouvoir réfléchir sur mon nouveau film, car c’est peut-être le moment le plus plaisant : celui où on peut s’enfermer dans son studio, passer des journées sans rien faire, seulement réfléchir et imaginer des histoires. Ça, c’est magnifique.
Qu’est ce qui vous plaît le plus, votre travail derrière ou devant la caméra ?
Le mieux c’est pouvoir passer de l’un à l’autre, changer. La condition de metteur en scène est une condition pleine de responsabilités, et pour le faire, il faut aimer cette condition. Mais j’aime aussi la condition de comédien, qui est très confortable, car toute l’équipe est aux petits soins de l’acteur. C’est très agréable.
Vous tenez l’un des rôles principaux dans le film, n’était-ce pas difficile pour un premier film, de travailler à la fois devant et derrière la caméra ?
Au début, j’ai pensé que ce n’était pas possible. Je ne voulais pas jouer dans le film, c’était l’une de mes conditions posées au producteur. Mais quand le comédien que j’ai choisi a disparu deux semaines avant le tournage, ça a posé beaucoup de problèmes ; j’étais obligé de faire le rôle car on n’avait pas le temps d’en trouver un autre. Evidemment, pour moi, c’était plus lourd, plus fatigant, mais ça me donnait la chance d’incarner une figure paternelle. J’ai perdu mon père il y a longtemps, et ça me faisait du bien. Dans un certain sens, Libero est un peu autobiographique : je n’avais pas le temps de construire un personnage, et j’ai voulu jouer un personnage que je connaissais bien.
Deux des personnages sont des enfants. Comment avez-vous travaillé avec eux ?
Une fois que la route est préparée pour l’enfant, qu’il n’a pas de responsabilités excessives, comme apprendre des répliques entières de mémoire, c’est très facile. Je n’ai jamais voulu que le comédien principal (qui joue le rôle de Tommi, NDLR) lise le scénario. Une fois que l’enfant a compris la situation, c’est facile pour lui de jouer. Mais, du même coup, il faut qu’il se reconnaisse dans le personnage.
Comment avez-vous trouvé l’enfant qui joue Tommi ?
J’ai refusé de le chercher dans une agence de comédiens. Je voulais quelqu’un qui n’ait pas l’expérience du cinéma. J’ai fait toutes les écoles de Rome, j’ai vu des milliers d’enfants, et lui était là caché parmi les autres : il n’aimait pas être au centre de l’attention, ce qui le rendait très proche du personnage. J’ai compris qu’il était important pour lui de sortir tout ce qu’il avait en lui.
Est-ce qu’il y a eu des scènes difficiles à tourner ?
Oui, car il y a des scènes difficiles émotionnellement. Et quand il y a quatre personnages, deux enfants et deux adultes qui doivent arriver à cette émotion, il faut bien la préparer. Mais je pense toujours que le plus grand travail réside dans la préparation des scènes. Une fois que la route est préparée, on tourne immédiatement.
C’était un tournage plaisant ?
Je pense qu’il est difficile de trouver un metteur en scène qui trouve le tournage de son film plaisant. Faire un film c’est un peu comme être dans une bataille. Il y a de nombreux problèmes qui émergent, on ne peut pas se détendre. Le dimanche et la nuit servent à régler les problèmes. Pour être metteur en scène, il faut aimer cette fatigue. Et j’ai découvert sur le tournage de Libero que ça me plaisait vraiment.
Vous avez été comédien pour des réalisateurs très différents - Antonioni, Wim Wenders, Gianno Amelio, Bolognini... Est-ce que leur travail vous a influencé ?
Il y a toujours quelque chose à prendre chez les autres : chaque metteur en scène peut vous donner quelque chose. J’ai toujours travaillé comme comédien avec l’idée de voler quelque chose au metteur en scène. Pour prendre l’exemple de Gianno Amelio (Les Clefs de la maison, NDLR), je me suis toujours senti très proche de son univers : très simple, très proche de l’optique humaine. Il est vrai que je n’aime pas trop les films artificiels, qui ne semblent pas naturels.
On a beaucoup parlé de l’influence du néoréalisme dans Libero. Quel est votre sentiment par rapport à cette comparaison ?
Je me sens très proche du néoréalisme, c’est un mouvement que j’ai toujours beaucoup admiré. Les sujets qui m’intéressent n’impliquent pas des gens riches, mais plutôt ceux qui ont des difficultés économiques. C’est aussi pour cela que cette comparaison me paraît juste.
On disait le cinéma italien moribond depuis les années 1980. Assiste-t-on à votre avis à un renouveau aujourd’hui, avec des films comme Buongiorno notte, Romanzo Criminale, Respiro ?
J’espère tout le bien possible pour le cinéma italien. Je suis d’accord, il y a eu beaucoup de films intéressants ces dernières années. Notre industrie est très faible, on ne produit pas beaucoup de films, mais le pourcentage de films intéressants est très élevé. Mais le problème du cinéma italien est celui de toute la cinématographie occidentale, qui a du mal à trouver des idées, des histoires à raconter. En cela, la cinématographie asiatique est bien meilleure.
Comment a été reçu le film en Italie ?
Il y a une très belle aura autour du film. Le succès à Cannes a joué un rôle important. La presse était magnifique. Surtout, j’ai beaucoup rencontré le public après les projections, et ce qui m’a frappé, c’est que de nombreuses personnes ont reconnu leur propre vie dans le film.
Qu’attendez-vous de la sortie de Libero en France ?
De l’émotion, mais je n’ai pas beaucoup d’attentes. Je vois les choses comme elles viennent, et je suis toujours optimiste.
Propos recueillis à Paris par Ophélie Wiel
Critikat.com
KIM ROSSI STUART
Réalisateur de Libéro
Entretien réalisé
par Nadia MEFLAH
et Jeff GOSS
le 26 octobre 2006 à Paris
Kim Rossi Stuart, connu du grand public comme acteur pour ses rôles dans Romanzo criminale réalisé par Michele Placido, adapté du roman éponyme de Giancarlo de Cataldo. (mars 2006) ou Les Clés de la Maison de Gianni Amelio (2004) signe avec Libero un film exceptionnel en évitant avec brio tous les pièges du premier film autobiographique. Cela semble être d’usage pour un auteur de commencer par tourner son regard vers l’enfance. Carrefour infernal pour tout cinéaste où s’élabore pour le spectateur une certaine histoire de la cruauté (à la fois éprouvé et démoli) tout film d’enfance semble devoir sa survie à l’observation quasi clinique et en même temps compassionnel de la part du réalisateur. Libero s’applique tout autant à Tommy, protagoniste de l’histoire qu’au cinéaste. Nécessaire arrachement, récit emprunt de cruauté (Pialat plutôt que Truffaut) Libero offre au cinéaste la possibilité d’exacerber en plan séquence la résistance du lien. Qu’est-ce qui fait père ? Qu’est-ce qui fait homme ? Avec comme énigme et puissance érotique cet avatar du cinéma italien « la mama » que le réalisateur fait adroitement et avec ironie jouer par une actrice russe...
"J’étais prêt à jouer la mère pour faire ce film"
Objectif Cinéma : Quelle est votre relation avec le football et quelle signification donnez-vous à ce titre Libero ?
Kim Rossi Stuart : J’aime parfois regarder des matchs de football, j’ai mon équipe préférée, c’est tout. En italien, le titre exact est « Anche Libero va bene », « Libero ça me va aussi », c’est la phrase que l’enfant dit à son père à la fin du film. Libero, c’est aussi le nom d’un joueur qui occupe une place déterminante dans le football, il n’attaque pas, il ne se met pas en avant, il joue derrière les autres défenseurs. Libero, c’est donc une vie sans grande protection, avec la nécessité pour cet enfant d’avoir beaucoup de courage. Libero c’est aussi le père qui aspire à beaucoup plus de liberté. Le père est un prisonnier et c’était important pour moi, et pour la dynamique de la scène, que le père dise à ce moment précis quelque chose à son fils sur cette position, pas tant sur le foot que sur sa position à occuper dans la vie. Libero me convenait par sa polysémie sans que je sois moi-même nécessairement un adepte du foot.
Objectif Cinéma : C’est votre première réalisation au cinéma. Pourquoi avez-vous choisi de nous raconter cette histoire ?
Kim Rossi Stuart : Je voulais faire un film depuis très longtemps. J’avais plusieurs idées et je suis allé vers ce qui me paraissait le plus urgent et nécessaire pour moi.
Objectif Cinéma : Quelle était cette urgence ?
Kim Rossi Stuart : Je crois que si on fait un film sur l’enfance, c’est pour mieux revoir notre propre histoire. Et je voulais voir cette histoire. Il y a donc une grande part autobiographique même si, en cours de route, j’ai changé quelques éléments car c’était quand même assez limité à ma propre histoire. Avec mes co-scénaristes, nous sommes arrivés à une structure narrative assez rationnelle, et pas simplement faite de ma mémoire affective. J’étais aussi très attiré par l’idée de mettre chaque spectateur dans les conditions de revivre un peu son enfance. Nous avons mis des choses assez classiques, l’école, le premier amour, à l’intérieur d’une dynamique familiale assez complexe. Ce sont des choses très communes, même si au départ cela partait d’un récit privé. Tout le monde connaît le problème du vide maternel. On doit tous devenir adultes. Avec mes co-scénaristes, nous l’avons poussé à son extrême, ce qui n’est pas le reflet de ma vie, ni de mon enfance, même si j’ai vécu avec des parents très tôt divorcés. Je peux simplement dire que je connais un peu l’atmosphère des parents qui se font la guerre...
Objectif Cinéma : Est-ce cette part autobiographique qui vous a amené à interpréter le rôle du père, Renato ?
Kim Rossi Stuart : Je ne voulais pas du tout jouer dans le film ! Lorsque nous en parlions avec mon producteur, au tout début du projet, il était évident pour lui que j’allais prendre le rôle du père. Alors que ce n’était absolument pas la raison pour laquelle je faisais ce film. Je voulais seulement vivre une pure expérience de mise en scène, et ne pas y jouer était même ma condition pour la production du film. Mais deux semaines avant le tournage, l’acteur ( Sergio Rubini ) a disparu, il a abandonné le film, en outre le personnage était différents, plus âgé, la cinquantaine environ la distance entre le père et la mère était plus grande. Le producteur m’a alors dit qu’il ne restait pas beaucoup de temps pour chercher un autre comédien et que si je en faisais pas le rôle le film ne se ferait pas. Et moi, j’étais prêt à jouer le rôle de la mère pour faire le film. Mais je savais que ce serait très difficile d’occuper cette double position, d’autant plus avec cette histoire. Mais heureusement il y a beaucoup de scènes où le père n’est pas présent, je pouvais donc diriger sans trop de problèmes. Mais techniquement, si l’enfant est en face de la caméra et que le « père » est assez loin, ça devenait plus compliqué de le diriger comme ça, même si nous avions des monitors. Ma priorité restait d’arriver à faire des choses avec les personnages, de faire en sorte que ça fonctionnait. Je laissais pour la fin de la journée tous les plans du père à faire, j’étais comme ça tranquille. Je connaissais suffisamment bien le personnage pour le jouer sans trop réfléchir.
Objectif Cinéma : Libero est le récit d’un passage et de son basculement critique, avec Tommy mais aussi avec Viola dans une moindre mesure. Pourriez-vous nous dire comment s’est passé le travail d’écriture avec vos trois co-scénariste, et notamment avec Linda Ferri qui a co-écrit La chambre du fils avec Nanni Moretti ?
Kim Rossi Stuart : Le protagoniste absolu c’est Tommy. Viola est un rôle est peu plus secondaire Nous avons tout d’abord mis au point les caractères des personnages, et ce que nous voulions dire sur cette période précise. A savoir une temps conflictuel, avec des moments incroyablement durs, traversés de souffrance et de solitude. L’enfance, ce n’est pas simplement des jeux et de l’insouciance. Nous avons construit des parents complexes et contradictoires, pas du tous manichéens, avec des problématiques et des névroses poussées jusqu’à l’extrême.
Ce travail d’écriture est assez différent d’un travail autobiographique, au sens strict du terme. L’écriture de ce film a un parcours quasi mathématique, il est coupé en trois morceaux comme une pièce de musique classique. Il y a tout d’abord l’entrée avec un rythme très vif, enlevé, ensuite le retour de la mère qui amène un autre rythme. Et pour finir le dernier morceau, la guerre entre le fils et le père. Avec la nécessité pour moi de ne pas tomber dans le piège du récit sentimental, j’avais sans cesse besoin d’écrire et de réécrire, il y a beaucoup beaucoup de versions...j’écrivais pour aussitôt jeter et recommencer. Mes co-scénaristes en devenaient fous ! Je ne voulais garder que l’indispensable.
Objectif Cinéma : Votre film semble être raconté du point de vue de l’enfant, dès la première scène. Comment vous êtes-vous arrangé pour qu’à la fois il y ait votre point vue et celui de l’enfant ?
Kim Rossi Stuart : C’est simple, le metteur en scène doit savoir vivre la situation de l’enfant, avec les yeux de l’enfant. Il doit essayer de faire passer le parcours de l’enfant. C’est la clés la plus importante et le pari le plus grand du film. Il faut que le spectateur soit, dès le début, dans l’histoire alors qu’il n’a pas tous les éléments.
Objectif Cinéma : On ne travaille pas de la même manière avec un enfant qu’un adulte.
Kim Rossi Stuart : La direction des comédiens est toujours différente. Cela dépend du langage du film. Tous les personnages sont interprétés par des non-professionnels, sauf la mère et un ou deux seconds rôles. L’actrice qui interprétait la mère devait avoir une méthode très rigoureuse de travail, d’autant plus qu’elle était présente sur le plateau pour cinq jours de tournage. Tout était concentré et ramassé sur une très courte période, et la comédienne devait avoir une grande capacité de concentration. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi Barbora pour jouer le rôle de la mère.
Objectif Cinéma : Il y a plusieurs scènes longues et éprouvantes. Comment avez-vous procédé avec les enfants lors du tournage ? Quelle était votre attaque avec ces « non-professionnels » ?
Kim Rossi Stuart : La chose la plus importante était de trouver des enfants qui avaient des points de ressemblance avec les personnages du film. On ne peut pas travailler avec eux comme on le fait avec des adultes. C’est très difficile, voire impossible, d’exiger de leur part qu’ils explorent des personnages totalement différents de leurs caractères, comme ça se fait avec des acteurs adultes. Dans les scènes les plus difficiles, Alessandro qui joue Tommy savait de quoi il en retournait. Il connaissait ce qu’il devait jouer pour l’avoir vécu, sinon ç’aurait été impossible, de même pour Viola. Mais quand on travaille ainsi, sur des scènes dures, il faut immédiatement protéger l’entant, lui dire tout de suite quand c’est fini. On dit clairement que l’on n’arrête de jouer.
bjectif Cinéma : Dire que c’est un jeu est une protection...
Kim Rossi Stuart : Oui. C‘était aussi important de le dire au tout début du tournage. On joue pour de vrai. Jouer pour le film, c’est faire une bêtise...non pas une bêtise c’est comme « una scomesa » faire un pari, parier que nous allons faire craquer le public, faire tomber les tous les spectateurs pour leur faire croire que ce que nous jouons est absolument vrai. Les enfants comprennent très bien ça.
Objectif Cinéma : Vous parliez de vide du maternel, or il me semble que votre film s’attache plus à l’énigme du féminin, et notamment sur ce qui meut cette femme et qui jamais n’est révélé...
Kim Rossi Stuart : Le moteur de l’histoire, c’est la mère. Tout comme son absence qui est partout dans le film. Elle est là et même temps jamais là. Lorsqu’elle est là, elle veut être ailleurs et on ne sait pas où, ni vraiment pourquoi. C’est un mystère et j’ai traité le personnage ainsi, car du point de vue de l’enfant, cette mère est un mystère absolu. Elle arrive, elle part, il ne comprend pas pourquoi. Rien n’est donc véritablement expliqué car nous sommes du côté de l’enfant qui ne comprend pas ce qui se passe. L’énigme pour sa mère reflète pour Tommy tout l’univers féminin. Mais pour le père aussi. Le féminin lui pose aussi problème.
Objectif Cinéma : Vous nous offrez une scène admirable dans votre film, la scène du chameau, dans le cadre du cinéma, comme si-celui-ci était à même de cristalliser la problématique de cette famille. C’est une scène de cinéma assez cruelle...
Kim Rossi Stuart : Lors de l’écriture du scénario, nous avions besoin de construire des parents complexes avec leurs contradictions. Notamment avec la nécessité de percevoir leurs points de fragilité. Cette scène nous aide à comprendre la mère, de son point de vue sur cet homme qui est compliqué. Le père est cameraman indépendant. C’est un travail précaire, il n’a pas véritablement de sécurité économique stable. Il s’absente souvent, laissant parfois ses enfants seuls durant trois ou quatre jours, ce qui fait d’eux des gamins assez indépendants habitués à vivre seuls. Et il faut dire que les cameraman sont assez égocentriques. J’ai beaucoup réfléchis au métier qu’il pouvait exercer et, pour toutes ces raisons, celui-ci m’a semblé le plus juste. Quand je vois cette scène je ris beaucoup tout en reconnaissant sa part de cruauté. Tommy voit son père se mettre en scène, il le connaît bien. Et ce qui est cruel c’est qu’il sait que le metteur en scène a raison.
Objectif Cinéma : Comment expliquez-vous la différence de comportement entre Viola et Tommy ?
Kim Rossi Stuart : Tommy intériorise beaucoup plus que sa sœur, tout implose en lui et il va le payer par une grande solitude et une fermeture caractérielle. Alors que la sœur réagit de manière plus ouverte. Elle donne beaucoup de légèreté à la narration aussi, une certaine gaieté et sans elle le film serait bancal, un film trop sombre et fermé. Tout le film se construit autour du regard de Tommy, il n’ y a donc aucunes scènes de son point de vue à elle, même si elle tend à se projeter sur les désirs de mère, alors que le fils semble lui s’accorder plus du côté de son père. Les jeux sexuels sont un classique de l’enfance, et Tommy, qui plus petit que sa sœur, rentre dans cette période de la découverte de sa sexualité. Il réagit de manière très dur, en posant un mur face à ça, face à son père qui insulte sa mère de salope.
bjectif Cinéma : Tommy surveille sa mère lors du vernissage. La mère est cadré par le regard du fils, alors qu’il est en hauteur à un autre niveau de l’espace, la profondeur de champ parait dès lors remplit et comme rétrécit par ce regard inquiet et inquisiteur...
Kim Rossi Stuart : En fait, il l’a surveille depuis son retour à l’appartement, jusqu’à la fin. Le vide maternelle se traduit chez lui par le fait qu’il ne s’abandonne pas facilement à l’amour de sa mère. C’est un amour sincère qu’elle lui porte mais elle a trop de problèmes et de névroses pour être une « vraie » mère.
Objectif Cinéma : Tommy va souvent chez ses voisins qui appartiennent à une classe sociale plus aisée, ils ont une domestique de couleurs, ils en vacances à la montagne et ils ont de grands tableaux partout comme le dit Tommy. Qu’est-ce que cette famille ?
Kim Rossi Stuart : Pour Tommy c’est sûr que c’est un rêve de tranquillité et de sûreté. Il trouve un peu de sérénité chez eux. Mais je ne peux pas juger la famille de Tommy comme celle-ci. Pourtant, je ne suis pas sûr que ce modèle éducatif, basé sur une grande protection, soit le meilleur pour grandir et se construire. Il y a beaucoup de violence chez Renato le père de Tommy mais l’amour circule tout autant, et la vie pour ces enfants n’est pas triste. Or je me demande si la vie chez les voisins est toute aussi passionnante et forte, car rien ne semble jamais leur arriver.
Objectif Cinéma : Vous tendez des pièges à vos spectateurs, votre film est un grand film de suspens, certains secrets et qui ne seront jamais complètement résolus, d’autres plus visibles et qui jouent sur les nerfs. Je pense aux scènes du toit Tout au long du film, on se demande quand il va tomber, on le désire presque...
Kim Rossi Stuart : J’ai évidemment tout intérêt à entretenir l’attention du spectateur. Et aussi c’est la condition dans laquelle vit ce garçon qui, jusqu’à la fin, peut basculer dans un chemin assez dangereux pour lui.
Objectif Cinéma : Pourtant on devine bien qu’il ne tombera pas car votre film est le récit de l’initiation et de l’émancipation de Tommy, notamment lors de la scène finale.
Kim Rossi Stuart : Je suis absolument d’accord, parce que Tommy pour moi n’est pas un personnage négatif qui se laisse aller. Lorsqu’il décide de faire son « auto-doption » avec cette famille, c’est vrai qu’il semble oublier un peu son identité. Mais lorsqu’il refuse de les accompagner aux sports d’hiver pour rejoindre son père, il assume son histoire, même si elle est compliquée. Il a fait un dur parcours pour s’émanciper face à cette figure mythique du père, que l’on porte en soi depuis tout petit. Et dans la scène finale, nous voyons un gosse qui semble avoir pris dix ans.
objectif-cinema.com
Interview de Kim Rossi Stuart, réalisateur et co-scénariste de 'Libero'
Cinémotions : En parlant de l’enfance, vous nous faites penser aux grands noms du cinéma italien comme Rosselini ou De Sica. Y avez-vous pensé en travaillant sur ce film ?
Kim Rossi Stuart : J’ai effectivement pensé à certains films en écrivant le scénario. Mais j’ai essayé d’oublier tout cela et essayé de faire quelque chose de plus ambitieux, c’est-à-dire quelque chose de très personnel, authentique. Mais j’adore tous les réalisateurs que vous avez cités, évidemment !
Cinémotions : Comment faire passer l’histoire à travers les yeux d’un enfant ?
Kim Rossi Stuart : Notre premier objectif était de faire passer, parallèlement à l’histoire qui se déroule devant nous, le parcours émotionnel et psychologique de l’enfant. L’écriture toute entière a été construite par rapport à ce parcours.
Cinémotions : Le titre du film, son affiche, la tension permanente, le vertige, tout laisse penser qu’on peut tout le temps basculer, tomber de haut. Est-ce cette idée que tout peut basculer dans la vie que vous vouliez montrer ?
Kim Rossi Stuart : L’idée de faire un film avec une tension constante m’intéressait beaucoup. Je suis content si vous avez ressenti cela. J’aime cette définition, cette idée de basculement. Quand la mère revient, on trouve aussi des aspects du thriller. L’ambiance des escaliers du bâtiment m’y aidait d’ailleurs. De plus, l’enfant était dans une position dangereuse. Et c’était dangereux car je pense que toute la vie dépend de ce qui se passe à cet âge là.
Cinémotions : Avec un sujet aussi grave, vous parvenez à faire une œuvre d’une rare maturité, ce qui est étonnant pour un jeune réalisateur comme vous ?
Kim Rossi Stuart : Merci, mais je ne suis pas si jeune… Cela faisait longtemps que je voulais faire un film, j’y ai donc beaucoup réfléchi. Si vous avez eu ce sentiment, encore une fois, merci pour le compliment.
Cinémotions : Comment avez-vous réussi à entraîner les enfants dans les scènes les plus poignantes ? Parce que le film fonctionne beaucoup en huis clos et dans ces cas là, il est très dur avec des enfants d’avoir une part de crédibilité dans ces scènes. Comment avez-vous donc opéré avec les enfants ?
Kim Rossi Stuart : Je dirais surtout que j’ai choisi un enfant qui possédait beaucoup de patience, d’attention. Nous avons vu plus de 3000 enfants, et interviewé chaque enfant. J’avais besoin d’un enfant particulier, le bon, et Alessandro possédait une maturité et des points en commun avec le personnage du scénario. A ce moment là, le travail du réalisateur est de bien préparer le terrain avec ce sillon de liberté qui lui permette de vivre ce qui se passe. La chose la plus difficile était qu’Alessandro est tellement intelligent et sensible qu’il avait un peu compris la technique. Il était très naturel mais cela commençait à devenir un peu froid, un peu mécanique, alors que j’avais besoin de son humanité, pas de Robert de Niro.
Cinémotions : Vos personnages apparaissent entiers, puis vous les épluchez et leur enlevez les a priori, les préjugés, pour enfin arriver à la vérité, aux personnages tels qu’ils sont vraiment.
Kim Rossi Stuart : Oui, je désirais suivre l’histoire de cette famille en regardant par le trou de la serrure. Et donc la vérité est essentielle. Si les personnages sont vrais, peu à peu, quand on les observe, on voit leurs âmes avec plus de profondeur. Il fallait éviter les clichés. Je voulais construire mes personnages avec leur humanité, leurs contradictions, poussées à l’extrême. Car je trouve que dans un film, il faut aller vers l’extrême. L’important étant de ne pas juger mes personnages, mais de bien voir tous leurs efforts.
Cinémotions : Pour l’écriture du scénario et la relation père enfant, vous êtes-vous inspiré de votre vécu ?
Kim Rossi Stuart : Nous avons écrit le scénario à 4 et chacun a apporté quelque chose. Je ne peux pas dire rationnellement comment cela sort. J’ai un peu pensé à mes parents, comme les autres scénaristes. J’ai essayé de prendre des dynamiques classiques et de les mener à l’extrême. Le père qui rejette son modèle idéal sur le fils et la mère qui n’aime pas faire le ménage font partie des classiques, mais poussées plus loin, ces personnalités deviennent plus complexes. La mère a des problèmes de névrose, elle a peur que sa vie ne soit pas là mais ailleurs. Le père est parfois violent mais aussi très tendre.
Cinémotions : La sexualité est exprimée de manière très directe et notamment par les femmes. Pourquoi ?
Kim Rossi Stuart : De manière générale, je pense que c’est un couple très compliqué. Mais j’ai l’impression que Renato a aussi une conception de la sexualité compliquée, même si ce n’est pas déclaré dans le film. Ils ont des difficultés relationnelles et cela se projette évidemment sur les enfants. Pour moi, il est évident que la sexualité est le moteur de quantité de choses. A
travers la famille, la sexualité, j’ai essayé de faire un film qui touchait des sujets universels.
Cinémotions : Le film fini est-il proche de celui écrit ?
Kim Rossi Stuart : Oui, absolument. Il y a eu de légères coupes mais même les dialogues ont été très réfléchis. Il est important de beaucoup travailler en amont. Certains réalisateurs n’en éprouvent pas le besoin mais moi si. Et cela manque parfois au cinéma italien. Scola travaillait 2-3 années sur ses films.
Cinémotions : Une scène surprend par rapport au reste du film, c’est le cauchemar où l’on voit sa mère avec d’autres hommes. Pourquoi l’avoir mis en images de cette manière ?
Kim Rossi Stuart : J’avais l’image d’une radiographie de son cerveau. On entre dans son sommeil, dans ses rêves. La steadycam, qui est absente du film, me paraissait alors opportune pour exprimer cette dimension onirique.
Cinémotions : Quelle fut votre réflexion sur la mise en scène ? Que fallait-il faire et surtout ne pas faire ?
Kim Rossi Stuart : La caméra ne doit pas révéler qu’il y a un réalisateur, elle doit juste bouger en fonction des mouvements intérieurs de l’enfant. Dans toutes les scènes, on voit tout en fonction de ce qu’il vit. Et surtout, nous avons évité toute virtuosité.
Cinémotions : Quel fut l’effet de passer du rôle d’acteur à celui de réalisateur ?
Kim Rossi Stuart : D’habitude, les réalisateurs font des courts métrages. Mais j’ai eu la chance de vivre depuis 24 ans sur des plateaux et j’ai toujours été très intéressé par la mise en scène, essayant de voler des choses aux autres.
Cinémotions : Avez-vous appris des choses qui vont vous servir en tant qu’acteur ?
Kim Rossi Stuart : Oui, peut-être, c’est souvent comme cela dans beaucoup de domaines. Parfois, je pense que c’est mieux de ne pas réfléchir, surtout pour le comédien, de donner beaucoup d’espace à l’instinct. Même si j’ai écrit le scénario et connaissais les bases de cet homme-là, c’est la première fois que je jouais sans trop réfléchir.
Cinémotions : Comment avez-vous choisi Barbora Bobulova, qui joue le rôle de la mère ?
Kim Rossi Stuart : J’ai tout de suite su que c’était elle, car elle possède une grande innocence et légèretés très importantes pour ce rôle là. Ce ne pouvait pas être une actrice avec un côté « les pieds sur terre », sinon elle devenait juste une salope. Le personnage est beaucoup plus complexe, car cette mère est sincère. Chacun se forge son propre avis, mais pour moi, elle est sincère.
Interview de Kim Rossi Stuart , réalisateur et co-scénariste de Libero (2006)
Propos recueillis par ALESSANDRO DI GIUSEPPE pour CinEmotions.com
Kim Rossi Stuart • Réalisateur
8 novembre 2006
"Suivre la vérité maximale"
Rencontre avec un acteur se révélant cinéaste lorsqu'il explore l'enfance et la complexité de l'humain avec un réalisme sans fard
de Fabien Lemercier
Fils d'acteur apparu à l'écran dès l'âge de quatre ans dans la Grande Bourgeoise aux côtés de Catherine Deneuve et ayant véritablement démarré sa carrière avec Le Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud en 1986, l'Italien Kim Rossi Stuart s'est imposé récemment avec Les clefs de la maison de Gianni Amelio et Romanzo Criminale de Michele Placido (lire le Focus). Et à 36 ans, voilà que l'acteur se dédouble en réussissant son passage derrière la caméra avec son premier long, Libero. Rencontre en octobre à Paris où le néo-cinéaste venu superviser le doublage de son film démontre que le charisme instantané du comédien masque une profondeur trouvant un nouveau champ d'exploration dans la réalisation.
Cineuropa: Quand avez-vous décidé de passer derrière la caméra ?
Kim Rossi Stuart : Entre 17 et 20 ans, j'avais écrit un scénario, mais je n'ai pas réussi à monter le film. J'avais aussi un fort intérêt pour le métier d'acteur et cela m'a permis d'étudier la manière de travailler des réalisateurs. Etre maintenant connu en Italie m'a probablement aidé à monter Libero, mais au départ je ne voulais pas jouer dans le film. J'ai dû m'y résoudre à la suite de la défection d'un acteur. Deux semaines avant le tournage, la production m'a dit : "Ou tu joues ou le film saute." Donc... C'est un beau rôle, mais j'aurais sincèrement préféré une expérience de pure réalisation. Sur le plan de l'engagement, y compris physique, c'était épuisant.
Pourquoi avoir choisi le sujet de l'enfance ?
A cet âge surviennent des événements qui marquent pour toute la vie. C'est peut-être le moment le plus important de l'existence. Sous cet angle, le sujet me semblait totalement universel. L'histoire est née trois ans avant la réalisation et j'ai tenu à travailler énormément avec mes co-scénaristes car j'ai vu trop souvent des films arriver au tournage avec des scénarios peu approfondis. Fellini a peut-être fait du mal en ce sens car beaucoup ont pensé qu'ils pouvaient l'imiter et arriver sur le plateau avec presque rien. A l'écriture, nous avons essayé de décrire des personnalités complexes, réelles donc contradictoires, sans bons ni méchants même si les adultes dévoilent beaucoup d'égoïsme. Je voulais raconter l'histoire d'un malaise, d'un jeune garçon qui a une enfance sans franche insouciance, mais plutôt faite de solitude et de souffrance. Mais j'ai cherché à éviter un traitement unilatéral et j'ai essayé de tirer la première moitié du film quasiment vers la comédie.
Très réaliste, Libero recèle une grande violence psychologique ? Quels étaient vos parti-pris dans ce domaine ?
Je ne me suis rendu compte qu'a posteriori, du réel degré de violence psychologique existant dans les relations entre cet enfant et les adultes, même si j'en étais partiellement conscient à l'écriture. Cette vérité, c'est un code que j'ai suivi dès le scénario, d'abord par goût personnel, ensuite car je pense que pour réaliser un film avec des enfants et si l'on veut un rendu sincère et non patiné, on ne peut que suivre la vérité maximale. La vie de Tommy n'est pas triste, mais dure, car les sentiments existent parmi les membres de sa famille. C'est pourquoi j'ai choisi Barbora Bobulova pour incarner la mère. Ce personnage avait besoin d'une certaine pureté, de ne pas être une femme qui a besoin de coucher à droite à gauche, mais d'exprimer des problématiques plus complexes : se fuir soi-même, avoir peur que sa vie ne soit pas là, mais peut-être ailleurs, donc s'échapper avec ses névroses.
Comment s'est déroulé le casting des enfants ?
J'ai trouvé le garçon après une très longue recherche, un beau voyage qui m'a donné la possibilité de m'immerger très concrètement dans l'enfance. J'ai redécouvert à quel point à cet âge, les enfants sont tous différents alors que nous, adultes, sommes beaucoup plus facilement classables sur le plan du comportement, un constat terrible.
Libero utilise très peu de mouvements de caméra
Je voulais que la caméra ne se déplace qu'en fonction des mouvements intérieurs des personnages, de leurs âmes. Et je souhaitais rester le plus possible proche de la vision humaine, mettre le spectateur dans la position d'espionner la réalité. Quant aux sons, les techniciens étaient épouvantés car nous tournions dans des situations réelles avec les bruits de la rue. Cela aurait pu être un problème, mais cela m'a plu au mixage d'entendre ce monde en mouvement, la vie qui continue dehors alors que nos personnages vivaient des événements aussi graves et j'ai préféré de ne pas filtrer ces sons. Il y a aussi très peu de musique, car cela m'aide personnellement à pénétrer plus profondément dans les ambiances.
Quelles sont vos influences majeures ?
Je ne suis pas un grand cinéphile et je ne veux pas me conditionner en voyant trop de films. Car j'ai l'ambition de créer quelque chose d'unique, ce qui ne veut pas dire beau ou laid, mais personnel. Néanmoins j'aime beaucoup Paul Thomas Anderson, Pasolini, Cassavetes, Bergman, Truffaut, De Sicca, Kieslowski, Téchiné... Il est plus difficile d'aimer le cinéma américain, mais quand je l'apprécie, c'est extraordinaire. Globalement, je préfère le cinéma européen, en particulier français, car il est plus porté vers l'introspection.
Cineuropa
Kim Rossi Stuart : "Libero est très personnel"
Un père esseulé, une mère absente et des enfants déboussolés. Libero dresse avec pudeur le portrait d'une famille italienne brisée. Un drame magnifique signé Kim Rossi Stuart, acteur talentueux et réalisateur prometteur.
Né le 31 octobre 1969 à Rome, Kim Rossi Stuart compte parmi les meilleurs acteurs italiens de sa génération. Au cours de sa carrière sur les planches et devant la caméra, il a été dirigé par de grands metteurs en scène transalpins : Michelangelo Antonioni (Par-delà les nuages), Roberto Begnini (Pinocchio), Gianni Amelio (Les clés de la maison), Michele Placido (Romanzo Criminale)... Dans Libero, il marque de nouveau les esprits dans le rôle d'un père esseulé. Surtout, il passe pour la première fois derrière la caméra et transforme ce coup d'essai en coup de maître. Entretien avec un homme doux et talentueux...
D'où vous vient cette envie de passer derrière la caméra ?
C'est quelque chose que je voulais faire depuis très longtemps. Depuis l'âge de 17 ans à vrai dire, quand je réalisais mes premiers court-métrages avec des amis. La suite de ma carrière m'a conduit vers le jeu, mais, sur les tournages, je n'ai jamais cessé de m'intéresser à la mise en scène. Je volais tout ce que je pouvais aux réalisateurs. A force de persévérance, j'ai pu réunir l'argent nécessaire pour mon premier film.
Cette histoire de famille brisée mais soudée, de mère volage et de père seul semble vraiment vous tenir à coeur...
J'avais d'autres sujets en tête, d'autres films possibles, mais cette histoire-ci évoquait des choses profondes en moi. Je ressentais comme une urgence de la mettre en scène. C'était une occasion unique de me replonger dans ma propre enfance. Même si Libero n'est pas autobiographique, beaucoup d'éléments de l'histoire me sont très personnels...
C'est un film pudique, et pourtant traversé par des sentiments très violents. Je pense à cette scène tétanisante où vous découvrez que votre femme est revenue...
Le plus important à mes yeux était de construire des personnages loin des clichés habituels. Avec des contradictions très fortes. Je voulais pénétrer dans l'intimité de cette famille. Et emmener le spectateur avec moi. C'est aussi pour cela que la caméra bouge en fonction des mouvements intérieurs des personnages, et surtout de Tommi, le fils. Le film adopte son point de vue. En un sens, c'est presque lui qui tient la caméra. Pour la scène dont vous parlez, ce qui m'importait c'était Tommi et sa réaction. Voilà pourquoi la caméra reste sur lui et sa mère et ne me montre jamais. Le suspens est aussi plus intense.
Libero rappelle le cinéma populaire de Vittorio de Sica et Ettore Scola. Ce sont des références revendiquées ?
Ce sont deux réalisateurs que j'aime beaucoup, mais je ne sais pas jusqu'à quel point ils m'ont inspiré. Vous savez, j'ai essayé de faire le film avec le moins de références possibles. Réaliser, c'est un moment privilégié qui permet de sortir ce que l'on a au fond de soi, qui permet de dire ce qu'on est. Cela doit donc rester très personnel. J'ai 24 années de cinéma derrière moi. Ma vie, mon histoire influence forcément ma manière de réaliser.
"Je voulais pénétrer dans l'intimité de cette famille. Et faire entrer le spectateur avec moi."
Libero est très épuré et tranche sur ce point avec de nombreux films italiens trop exubérants...
Il reste des cinéastes italiens qui, comme moi, opèrent par soustraction. Tous ceux issus de l'école néoréaliste notamment. Pour Libero, j'ai jeté beaucoup de versions du scénario parce que je voulais toucher l'essence de cette histoire, faire de ce film un parcours émotionnel.
Un mot sur Barbora Bobulova qui joue cette mère absente et pourtant si présente...
Je n'avais pas du tout pensé à Barbora pour le rôle. Je craignais qu'elle ne puisse jouer que la fille volage, soit une seule facette du personnage. Et puis, en la rencontrant, je me suis rendu compte qu'elle pouvait faire 20 ans, comme 40 ! Idéal pour le rôle. Je ne voulais pas que cette femme passe pour une traînée... C'est un personnage très névrosé, qui cède à de violentes pulsions sexuelles tout en gardant une vraie candeur. Surtout, Barbora est une actrice très technique, un talent indispensable pour jouer les scènes les plus fortes.
L'acteur qui joue le petit Tommi est incroyable ! Où l'avez-vous trouvé ?
Tommi (Alessandro Morace) est un cadeau du ciel. Ce n'est pas facile de dénicher un enfant à la fois introverti et si courageux. Ne trouvant pas l'interprète idéal, nous avons décidé d'écumer les écoles, de frapper aux portes des maisons. J'ai découvert Alessandro dans une école de province. Il se cachait derrière les autres. Je cherchais un garçon sans expérience, timide, avec une fracture intérieure, une rupture dans le regard. Et c'était une évidence : Alessandro était Tommi. Ses émotions étaient en lui, bloquées, et ne demandaient qu'à sortir.
Le dernier plan va crever le coeur des spectateurs...
Je crois que ce plan était nécessaire. Il fallait, d'une manière ou d'une autre, revenir sur l'absence de la mère. C'est le seul moment où Tommi craque vraiment. Pour un temps du moins. Car Alessandro m'a donné, à ce moment-là, un regard fugitif, un regard qui prouve que Tommi a gagné en maturité. Il a pris conscience de lui, de sa place dans sa famille et a enfin rompu avec la figure mythique du père. Dans Libero, Tommi grandit de 10 ans en deux mois.
Linternaute.com
Cannes 2006: Interview de Kim Rossi Stuart
Acteur italien très connu dans son pays, le joli et tendre Kim Rossi Stuart présente son premier film Anche libero va bene en tant que réalisateur à la Quinzaine des réalisateurs. Il est en ce moment à l'affiche du film Romanzo Criminale. Il a également joué dans Les clés de la maison avec Charlotte Rampling.
Anche libero va bene raconte l'histoire d'une famille, avec ses erreurs, ses tâtonnements, ses vides impossibles à combler et ses sentiments intenses, incontrôlables, parfois violents. Il n'y a dans ce film ni bons ni méchants, seulement beaucoup d'humanité, des êtres qui, en raison de leurs inévitables fragilités et insuffisances, commettent des erreurs et blessent les autres mais qui, au fond, tentent toujours d'aimer de la meilleure façon.
Pourriez-vous nous retracer brièvement votre parcours ?
J'ai commencé tout enfant, à l'âge de 13 ans. Je me suis véritablement construit de manière artisanale. Je faisais un petit peu de tout : théâtre, cinéma et télévision. J'ai fais des films plus ou moins bien. J'ai également travaillé avec de grands réalisateurs comme Michele Placido ou Roberto Begnini.
Est-ce que votre envie de réaliser un film vous ai venu en tournant ou vous aviez déjà l'envie dès le départ de votre carrière ?
Lorsque j'étais petit, j'ai toujours aimé jouer. J'ai toujours aimé le jeu de l'acteur. En même temps, lorsque je prenais mes cours d'art dramatique, j'aimais bien avec mes amis faire des petites mises en scène. Ce désir est allé grandissant.
Est-ce qu'en tant qu'acteur, il vous été plus facile de trouver des producteurs pour financer votre film ?
Oui, certainement. Le rythme de l'écriture n'a pas été ralenti par la lecture du scénario qu'ont pu faire les producteurs. On ne voulait pas travailler dans l'urgence. On essayait avant tout de faire les choses à notre rythme.
Comment vous ai venu l'idée de cette histoire ?
Le désir de raconter un moment fondamental pour tous a été important pour moi. Aussi, le fait qu'à cet âge là, on se crée des noeuds émotionnels qui se développent et vous marquent à vie. J'ai trouvé cela fascinant de les rendre cinématographiques. Ce n'est pas une histoire autobiographique mais il y avait des thèmes de genre que je souhaitais exprimer à travers le cinéma.
Est-ce que vous avez été inspiré par certains réalisateurs car il y a certaines scènes qui nous rappellent par exemple le film de François Truffaut « Les 400 coups » ?
Quand on fait un film sur l'enfance, c'est impossible de ne pas penser à Truffaut. Néanmoins, j'ai voulu être ambitieux et faire un film tout à fait personnel. Il y a des atmosphères très personnelles. D'après le film, il est évident qu'on verra la trace de réalisateurs que j'aime beaucoup comme évidemment Truffaut.
Pouvez-vous nous parler brièvement d'un de vos films précédents : « Les clés de la maison » ?
C'est un film qui était extrêmement conditionné par le hasard. Néanmoins, le protagoniste, Andrea Rossi, joué par un enfant qui avait des problèmes psychomoteurs, était génial dans ses improvisations. La manière dont Gianni Amelio a tourné le film était au service de cette génialité. Ceci était le moteur de toute l'histoire. Pour moi, je devais déstructurer mon jeu d'acteur. J'ai voulu mettre à la disposition du réalisateur et de l'histoire une capacité à renoncer à son propre ego.
Et un petit mot sur votre dernier film « Romanzo Criminale » ?
C'était pour moi un travail très agréable, de grande complicité. Je jouais avec un groupe d'acteurs jeunes que j'estime beaucoup. J'ai toujours envié aux générations précédentes d'acteurs cet esprit de groupe qu'elles partageaient dans les années 60/70. Les acteurs d'aujourd'hui n'ont malheureusement pas hérité de cet esprit.
Autre chose aussi, avec ce film, on lève le voile sur une situation géopolitique italienne particulière. J'étais très heureux de participer à ce projet pour cela.
Est-ce qu'en écrivant le scénario vous saviez déjà que vous alliez tenir le rôle principal ? Ce n'est pas trop dur d'être à la fois devant et derrière la caméra pour un premier film ?
En fait, je n'aurais pas dû jouer le rôle du père au départ. J'avais dis de manière péremptoire que je ne voulais pas jouer le rôle. Puis, il y a eu un événement fortuit et l'acteur qui avait accepté le rôle du père a renoncé au dernier moment. Comme on était à quelques jours du tournage, il a fallu que j'endosse le rôle. Disons que ça été un travail supplémentaire pour moi en tant que réalisateur, mais le fait de devoir résoudre cette crise m'a donné un certain courage ou du moins un élan pour aller au-delà des difficultés et pour me jeter dans l'aventure complètement.
Alessandro Morace, l'acteur qui joue le rôle de l'enfant, est excellent dans le film. Est-ce que ça été difficile de trouver cet acteur ?
Ca été tellement difficile de trouver le bon acteur. Mon assistante et moi avions peur de ne pas le trouver à tel point qu'au final je suis allé faire du porte à porte dans un quartier de Rome en leur demandant s'il n'y en avait pas un qui voulait faire un petit essai pour moi.
Quand Alessandro ne s'est pas fait remarquer tout de suite. Cela dit, il avait un talent extraordinaire et surtout un besoin viscéral de communiquer à travers le médium du cinéma. On voyait également qu'il se protégeait à travers le personnage qu'il interprétait pour pouvoir sortir les émotions qu'il avait en lui.
Paraît-il que vous l'appeliez Robert De Niro sur le tournage ?
Oui, effectivement…
Tous les réalisateurs disent que c'est difficile de travailler avec des enfants. Partagez-vous cet avis ?
Je savais qu'il y avait des difficultés mais aussi des avantages en travaillant avec un enfant. Cet enfant se donnait avec une telle liberté, ouverture… Sans doute, un professionnel ne se saurait pas donner de telle manière. Je crois aussi que c'est important de faire le même type de travail avec les acteurs professionnels. Mais, avec eux, les adultes, le travail serait un peu plus rapide car on éviterait quelques formalités. Néanmoins, avec les comédiens, l'important est de dire pourquoi il doit faire telle chose et non pas comment.
Votre film est assez satyrique vis-à-vis du cinéma car vous jouez le rôle d'un caméraman freelance qui a du mal à trouver du travail. Je voudrais savoir si vous avez du mal à trouver des rôles intéressants en Italie.
Non, j'ai joué des rôles extrêmement différents.
Avez-vous des projets de films actuellement ?
Oui, en tant qu'acteur. Un film où je jouerai le rôle d'un musicien de jazz italien, Luca Flores, un véritable rôle biographique. Un génie qui est mort très jeune en 1995.
Interview réalisée par Sophie Hay
cinemovies.fr/
Une odeur de feu dans la cheminée (que j’adore !) titille mes narines quand je franchis l’entrée du très paisible et luxueux hôtel du Pavillon de la Reine, place des Vosges. Kim Rossi Stuart est entrain de répondre aux questions d’une jeune journaliste de télé qui s’est mise sur son trente et un ! "Vous n’avez pas emmené votre petite caméra ?", me demande l’heureux papa co-scénariste, réalisateur et acteur de Libero !! Un joli coeur que j’avais rencontré en mars dernier à l’occasion de la promotion de Romanzo Criminale.... Eh non Kim, aujourd’hui, c’est le dictaphone, qui se prête plus aux confidences pour un entretien… plus libero !
Morceaux choisis…
Qu’avez-vous dit au jeune Alessandro Morace pour le convaincre de travailler avec vous ? Comment s’est passé cette rencontre ?
Quand j’ai vu Alessandro la première fois, c’était dans une école. J’avais déjà vu beaucoup d’enfants et je lui ai demandé de faire un petit essai et nous avons fait un premier test, puis, 2, 3, et 4 autres. Et à ce moment précis, il a compris qu’il avait la chance de faire sortir des choses de lui-même, qui ont été très bien insérées dans le film... Je crois que c’est pour ça qu'il a accepté. Pas pour une raison de narcissisme qui est absolument obscène par rapport à sa personnalité. Je lui ai très simplement raconté l’histoire, le parcours de l’enfant, ce qui se passe avec les parents. Il a très rapidement compris. Peut-être parce qu’il connaissait un peu une situation similaire, même si cela ne veut pas dire qu’il a vécu strictement la même chose avec sa mère et son père. Mais j’avais besoin d’un enfant avec une petite rupture dans le regard, un regard un peu blessé.
Vous aviez le même âge qu'Allessandro lorsque vous avez décidé de devenir acteur. C’est un âge important pour s’affirmer ?
Oui, absolument. C’est un âge très important, où on décide un peu toutes les batailles que l’on a à accomplir dans la vie, c’est l’argument le plus fondamental de la vie humaine. J’ai réfléchi beaucoup sur la question de l’âge, sur le fait de raconter l’histoire d’un enfant de neuf ans ou quinze ans mais je trouve que à onze ans, c’est vraiment le moment où on prend notre vie sur nos épaules et l’autonomie commence à devenir quelque chose de concret.
Combien de temps cela vous a pris pour écrire ce scénario ?
Je l’ai écrit avec trois autres personnes, Federico Starnone, Francesco Giammusso et Linda Ferri, pendant presque trois ans ! Mais j’ai souvent arrêté d'écrire pour faire des films en tant que comédien... et pour laisser l’histoire mûrir.
Quels sont les films que vous avez adoré ou ceux où vous avez joué qui vous ont inspiré ?
C’est vrai que j’ai fait beaucoup de théâtre, de télévision, de films et ça fait déjà 24 ans que je fais ce métier. J’ai travaillé avec Antonioni, Placido, Amelio, Benigni, etc. Parmi les films que j’ai beaucoup aimé dans ma vie, je peux en citer, deux ou trois : par exemple, Vol Au-dessus D'Un Nid De Coucou, de Milos Forman. A chaque fois que je le vois, je le trouve encore meilleur, c’est incroyable (rires) ! Pour Libero, il y a également Les 400 Coups de François Truffaut et les films de Vittorio De Sica qui sont passés dans ma tête... Mais j’essayais d’oublier tout ça parce que j’étais très ambitieux, et je voulais faire un film très sincère, très personnel, stylistiquement aussi.
Quels souvenirs gardez-vous de votre première journée de tournage en tant que réalisateur ?
C’était difficile !!! On a commencé avec la première séquence de l’école, avec les vingt-cinq enfants ! J’étais très ému, tendu et je n’ai pas dormi de la nuit... Mais je dois dire qu’en fait le jour J, j’étais plutôt tranquille finalement, je ne sais pas pourquoi ! Peut-être parce que je savais bien ce que je voulais dire... Mais que pour obtenir tout ça, ce n’était pas aussi simple qu’obtenir un verre d’eau (rires) !
Ca vous a aidé d’interpréter également un personnage important ?
Peut-être que cela m’a aidé dans le sens où je n’avais pas à transmettre les indications du personnage à un autre comédien... Mais cela a surtout entraîné beaucoup de fatigue ! Aussi parce que c’est très compliqué de faire des scènes avec le protagoniste en face de la caméra, moi derrière, et mon personnage à côté. Du coup, c’est difficile de diriger un acteur... Heureusement que nous avons des petits moniteurs sur le plateau !
Qu’est-ce qui vous touche le plus dans le personnage du père que vous interprétez ?
Le fait qu’il cherche une bonne façon pour aimer. Malheureusement, il a trop de problèmes et ne comprend pas comment faire pour bien aimer son fils. Et même s'il l'aime enormément, ça lui arrive d’agir violemment, pas physiquement mais intérieurement.
Faire un film sur la famille, incarnez un père qui doit souvent jouer le rôle de la mère... Serait-ce le reflet d’une envie de paternité ?
Non, je pense que s’il y a des choses personnelles, elles sont plutôt dans les émotions de l’enfant. Peut-être qu’il y a des choses qui sont vraiment proches de mon père, peut-être... Mais ce n’est pas un film autobiographique. Même si pour faire un film, je trouve que l'on doit forcément le remplir avec des choses personnelles.
Et votre place dans l’univers cinématographique ?
C’est comme une toute petite étoile dans le ciel (rires). Mais le cinéma pour moi, c’est une possibilité très personnelle de m’exprimer, même si je ne suis pas quelqu’un qui connaît bien le cinéma. Je ne suis pas un grand cinéphile. Il y a des auteurs que j’aime beaucoup et d’autres malheureusement que je ne connais pas. Je construis mon métier depuis un très jeune âge, c’est ma façon de vivre matériellement et aussi "créativement". Je pense que quelqu’un qui fait du cinéma ne doit pas forcément avoir à analyser la réalité du cinéma. J’aime beaucoup les artistes qui sont très instinctifs et pas trop intellectuels…
Propos recueillis par Laetitia Heurteau (Paris, octobre 2006)
Commeaucinema.com
« J’ai essayé de traiter du thème universel de la filiation »
Cinéma. Le comédien italien Kim Rossi Stuart a réalisé Libero, son premier long-métrage qui sort aujourd’hui dans nos salles. Entretien.
Les habitués des théâtres et écrans italiens connaissent bien Kim Rossi Stuart, comédien au talent protéiforme. Le public français a pu admirer sa prestation dans le film de Michele Placido Romanzo criminale où il incarnait l’un des principaux personnages. Kim Rossi Stuart, qui a tourné avec des cinéastes comme Antonioni ou Gianni Amelio, vient de réaliser son premier long-métrage, un film émouvant sur l’enfance tourmentée. Rencontre avec un homme modeste et souriant qui manie bien mieux le français qu’il ne le prétend.
Cultivez-vous depuis longtemps le désir de réaliser un film sur l’enfance ?
Kim Rossi Stuart. Un cinéaste de la nouvelle vague, je crois qu’il s’agit de François Truffaut, disait que, pour qui fait un film sur l’enfance, quelque chose de sa propre enfance n’est pas résolu. C’est sans doute mon cas bien que Libero ne soit pas un film autobiographique au sens strict. J’avais d’autres idées de films mais celle-ci était la plus forte, avec une grande part d’irrationnel. Certains ressentis du film trouvent des échos dans ma vie, mais, plus rationnellement cette fois, je crois que la thématique de la filiation est essentielle à l’être humain depuis des millénaires. Or, j’ai d’abord essayé de traiter un thème universel auquel le spectateur puisse être sensible. J’ai commencé à écrire à peu près trois ans avant le tournage. Pour moi, il est très important de beaucoup travailler le scénario afin d’arriver sur le plateau avec une idée précise de ce que je veux faire. Il faut pouvoir ménager dans l’écriture des temps qui permettent de s’arrêter pour réfléchir. Dans l’idéal, il devrait en être de même pour le montage mais ce n’est guère possible, ce que Fellini déplorait souvent. Heureusement, j’ai eu la chance de me casser les deux jambes au moment du montage, ce qui autorise à se poser.
Tout au long de Libero, on ne quitte jamais le point de vue de l’enfant, le petit Tommi. Comment avez-vous procédé ?
Kim Rossi Stuart. On doit tenir ce point de vue pour acquis. Lorsque l’on n’a pas son regard à l’écran, c’est la caméra qui prend sa place. On doit suivre le parcours émotionnel du petit garçon. C’est le personnage qui évolue le plus au fil du film. Cette évolution est, elle aussi, un classique, comme le schéma du père qui veut projeter par orgueil son modèle idéal sur son fils. Et puis, bien sûr, il y a l’acteur, Alessandro Morace. D’un point de vue totalement égoïste, j’ai envie de dire qu’il était né pour le rôle de Tommi. C’est un enfant assez introverti, parlant peu et qui parfois implose plutôt qu’il n’explose. Il est également très courageux. Du moment où il a compris que jouer n’est pas un exercice narcissique, il a su oublier la caméra. Il a appris à se protéger pendant le tournage. Il arrivait le matin en demandant « je suis triste ou content aujourd’hui ? ». Il se composait ensuite une sorte de masque très crédible qui rendait difficile de le retrouver en profondeur. Par moments, il était carrément blindé. Mais contrairement aux pratiques que l’on prête à Vittorio De Sica, je n’ai jamais eu à lui donner des gifles pour le faire pleurer…
Vous interprétez le rôle du père, une recherche de difficulté supplémentaire ?
Kim Rossi Stuart. Je n’ai pas choisi cette situation. J’avais prévu un autre comédien mais au dernier moment, cela n’a pas pu se faire. La production m’a alors menacé de ne pas faire le film si je ne tenais pas le rôle de Renato. La direction des autres personnages est demeurée ma priorité. Je tournais les scènes de Renato en fin de journée, quand j’étais sûr du reste. Un homme de lettres italien que j’admire beaucoup, Pietro Citti, m’a dit plus tard que mon film était un grand acte d’amour envers la figure paternelle. Je n’en avais aucune conscience. J’ai perdu mon père et il est probable que j’ai cherché à le retrouver.
Vous poussez à l’extrême certains comportements du couple parental. Comment avez-vous concilié cela avec les possibilités d’identifications du spectateur que vous souhaitez ?
Kim Rossi Stuart. En m’efforçant de rendre les personnages vraisemblables. Il faut que l’on puisse comprendre à défaut de partager. La mère, Stefania, adopte sans doute les comportements extrêmes dont vous parlez. Son instabilité, ses infidélités frôlent la pathologie. Mais elle souffre vraiment et je crois que l’on peut s’identifier, par exemple, à cette souffrance. Au fond, je ne décris pas une famille triste ou négative, parce que beaucoup d’amour circule entre ses membres. Je trouve bien plus tristes les familles dans lesquelles on ne sait ni se parler, ni se toucher. Là, ce n’est pas le cas, bien que les enfants soient très exposés. Après les projections, j’ai entendu des discussions très vives, chaque spectateur cherchant à s’identifier ou à se défendre de tel ou tel personnage. J’ai simplement souhaité renvoyer chacun à ce qu’il a de plus intime.
Entretien réalisé par Dominique Widemann
L'Humanitè
Libero
Metteur en scène, ça lui va
par Christophe Carrière, publié le 07/11/2006
Acteur consacré de Romanzo criminale, Kim Rossi Stuart réalise enfin son premier long-métrage
Voyons le cinéma comme un terrain de football: les attaquants y seraient les vedettes, et les défenseurs des artistes travaillant d'arrache-pied sans chercher à se faire remarquer. L'Italien Kim Rossi Stuart n'est pas féru de ballon rond, mais a néanmoins intitulé son premier long-métrage Libero, poste attribué au joueur censé protéger la surface de réparation. Il ne s'agit pourtant pas d'un film sportif, plutôt d'un (beau) drame familial autour d'un enfant délaissé par une mère volage. «Le titre original est Anche libero va bene, soit ?Même libero, ça me va?, explique le réalisateur. Mon neveu m'avait dit cela au détour d'une conversation. La phrase paraît anodine, mais elle révèle, chez un gamin, détermination et humilité.»
Mine de rien, Kim Rossi Stuart vient de se résumer. On n'est pas flagorneur. On juge sur pièces. A commencer par celles de son appartement romain, avec le bureau installé dans un coin du salon-salle à manger. Un décor aux antipodes de la notoriété de ce beau gars de 37 ans, consacré comme acteur dans Romanzo criminale. «Je ne voulais pas devenir comédien. Même si, à 6 ans, je me suis retrouvé dans les bras de Catherine Deneuve dans La Grande Bourgeoise. Plus tard, je suis allé à New York, j'ai pris des cours et le mythe de De Niro, de Pacino et de Brando a fait le reste.»
N'empêche. La mise en scène le taraude depuis vingt ans. Il y en a trois, il écrit le scénario de Libero. Afin de convaincre les producteurs d'y investir 2,5 millions d'euros, il joue aussi le rôle principal. Il sera également celui de Piano, solo (de Riccardo Milani), dans la peau du jazzman schizophrène Luca Flores: «Le tournage démarre et je n'ai pas eu assez de temps pour apprendre à jouer parfaitement du piano», s'angoisse-t-il. Pas de panique. Les perfectionnistes ont toujours un but, qu'ils finissent généralement par atteindre. Ou par marquer.
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